La naissance de l'ours en peluche
Nous sommes le 16 Novembre 1902, à Brooklyn. Il fait un froid terrible, la ville est couverte de neige et Rose et Morris Mitchom attendent leurs clients dans leur boutique de confiseries et de jouets. Rose grelotte. Un vendeur de journaux passe devant la porte. Pour tromper son ennui, Morris le hèle et lui achète le journal.

Il découvre en première page du Washington Post un dessin dans lequel le président des Etats-unis est assis, un bras passé autour des épaules d'un ourson. Rose enfile un manchon pour réchauffer ses mains. Une dame accompagnée d'une petite fille entre dans la boutique. Morris pose son journal sur un coin du comptoir et commence à servir la cliente. Soudain, la petite fille s'approche du dessin qui figure en première page et pointe l'ours de son petit doigt. Elle tire sur la manche du manteau de sa mère. " Maman, je veux ça! Maman, je veux le nounours!" Sa mère hausse un sourcil sévère pour faire cesser le caprice. La petite se désintéresse aussitôt du journal et retrouve son calme.

Rose s'approche du journal et sort une main de son manchon de fourrure brune... Elle observe le dessin quelques instants, pensive et oubliant totalement la présence de la cliente et de sa petite fille. Rose semble soucieuse. Elle observe avec attention son manchon... Elle l'enlève, le retourne, et se met à sourire largement. Morris, qui est observateur a bien vu son petit manège, mais il se concentre sur la cliente.

Sitôt qu'elle a tourné les talons et quitté la boutique, Morris interroge sa femme du regard.

" Je crois que je viens d'avoir une grande idée, Morris! Une idée qui va faire notre fortune!" Rose, trop préoccupée par son idée, tourne le dos sans plus d'explication et se rend au petit atelier attenant à la boutique. Elle revient quelques heures plus tard et tend une boule de poils soyeux à son mari.

Morris s'empare de l'objet et le tourne dans tous les sens. C'est un adorable ours, aux formes arrondies, au regard de billes de verre qui lui donne une expression intelligente et malicieuse. Il remarque le talent de Rose qui a poussé le perfectionnisme jusqu'à broder une inscription sur la patte de la peluche : Nounours, by Mitchom. Il sourit à présent de toutes ses dents. Il lui fait un clin d"oeil.

" Peux-tu en faire un autre? Le même que celui-ci!" Rose acquiesce et se remet immédiatement à l'ouvrage.

Pendant ce temps, Morris installe son nouveau produit en vitrine et fixe un prix pour couvrir le prix du manchon que Rose a sacrifié. Ce n'est évidemment pas accessible à toutes les bourses, mais il veut tester le potentiel de cet animal en peluche.

Les gens passent, pressés de rentrer chez eux, transis de froid. Quelques uns jettent tout de même un oeil curieux à la vitrine dans laquelle trône le nounours. Morris trépigne, il est certain que Rose a vu juste. Moins d'une heure plus tard, la petite fille qui avait réclamé l'ours du dessin repasse devant le magasin avec sa mère. Elle s'arrête net et ce que Morris voit dans ses yeux à ce moment là lui donne la chair de poule! Cette petite a eu un véritable coup de foudre. La mère soupire, l'incite à poursuivre leur chemin. Puis elle soupire à nouveau, accepte enfin de regarder ce qui retient tant l'attention de sa fille. Et là, coup double, Morris n'en revient pas : la mère a le même regard que la petite fille. Il en a le souffle coupé! Comment est-ce possible? Les poupées de porcelaine ne séduisent que les petites filles et sitôt qu'elles sont jeunes filles, elles les abandonnent irrémédiablement, de même les trains avec les petits garçons... Mais cela, c'est vraiment inédit! Il observe plus intensément le visage de la mère de famille et il lui semble qu'elle a rajeuni, que son regard s'illumine, en un mot comme en cent que seule la taille la différencie à présent de l'enfant qui se trouve à son côté. Mais oui, c'est bien cela, les peluches ont le pouvoir de faire revivre l'enfant qui sommeille en chacun de nous.

Brusquement, la mère et la fille abandonnent la vitrine et se ruent à l'intérieur de la boutique. Morris tique. Il sait que la famille n'est pas très aisée et que cet achat va nécessiter un véritable effort de leur part. Mais curieusement, la mère qui n'est pourtant pas dépensière sort l'argent sans l'ombre d'une hésitation. Morris le glisse à côté du tiroir caisse. Non, ce n'est pas une vente comme les autres!

La petite fille sort, les bras chargés de l'ours qui attire les regards jaloux des autres enfants et de leurs parents. Morris a soudain une idée.

Il lui faut faire connaître son produit à plus grande échelle et ce dès le début. Il relit l'article dédié au Président. " Rose! Rose! Ne brode pas nounours, celui-là, il s'appelle Teddy, Teddy Bear, tu m'entends? Et il part à la maison blanche!" Rose se pique le doigt sous l'effet de la surprise.

Elle grommelle que son mari est devenu fou avant de se mettre à envisager de nouvelles perspectives d'avenir. Morris est décidément un homme d'affaires hors du commun!

Quelques jours plus tard, le Président fait savoir à Morris qu'il l'autorise bien volontiers à nommer sa nouvelle création le Teddy Bear.

Les gens se pressent à la boutique pour acquérir une peluche ours. Oui, mais Rose refuse de sacrifier toute sa garde robe et Morris est bien conscient qu'il est intenable de fabriquer des peluches en fourrure véritable trop chère et bien trop fragile pour en faire des jouets.

Il prend donc contact avec un grossiste en textile et choisit une fourrure synthétique qui lui permettra de faire baisser le prix de ces joujoux qui suscitent déjà un tel attrait. Il revient à l'atelier chargé du précieux textile et Rose se remet vaillamment au travail. Oui, mais cela ne suffit pas. A peine sont-ils finis que les ours quittent la boutique dans les bras des enfants venus de toute la ville. Rose commence à se fatiguer mais elle ne perd pas le sourire pour autant.

Morris décide alors qu'il va falloir faire les choses un peu différemment... Il ouvre alors la première usine de peluches des Etats Unis.

Et c'est ainsi que le Teddy Bear a conquis par un froid matin de 1902 les coeurs des enfants du monde entier... Et que Monsieur et Madame Morris connurent un des plus beaux succès commercial du siècle!